Marianne Graff, vannière : « la sève coule dans mes veines »

Marianne Graff, vannière à Ansart (Tintigny)
Marianne Graff, vannière à Ansart (Tintigny)

 

article paru dans Le Gletton en 2012

Ansart, février, rencontre avec Marianne Graff, vannière . Le soleil inonde en grand l’atelier ; appréciable par ce glacial après-midi d’hiver. Marianne écorce des lianes de clématite sauvage pour un prochain stage. Quelques créations destinées à un défilé trônent sur la table. Des tiges encore brutes trempent dans une bassine. Les enfants ne sont pas encore rentrés de l’école. Tout est calme.

Transmettre

« C’est étonnant, me dit-elle, comme des jeunes femmes s’adonnent maintenant à l’activité autrefois réservée aux hommes âgés. » Elle-même accuse une très jeune quarantaine. « Tout petite déjà », les plantes étaient sa passion. Pas étonnant qu’elle ait suivi la filière horticulture à Izel, ce qui colore singulièrement sa pratique de la vannerie. Vannerie dont elle a contracté le virus en regardant travailler un voisin, déjà fort âgé, alors qu’elle avait une dizaine d’années et habitait Tintigny. Plus tard, elle a voulu rencontrer cet homme. Il était décédé, malheureusement. Hommage à ce vannier de la rue du 22 août, qui a pu transmettre son savoir, ses gestes avec assez de patience pour que la fillette devenue femme se soit instituée passeuse de mémoire : « Transmettre, une des plus belles missions » affirme-t-elle avec conviction.

Une transmission qui passe surtout par les gestes : « Pour faire des chinières, il faut le voir faire. Il y a un tour de main qu’on ne peut pas décrire. »

D’où les ateliers qu’elle donne, en alternance avec le temps de création personnelle. Un équilibre indispensable.

Elle veut que cet art continue à vivre : « Saint-Mard était un village de vanniers. Il n’y a qu’à lire le nom des rues… Qui le sait encore ? Les vanniers meurent dans l’indifférence générale. Il y a bien une salle des vanniers au Musée gaumais. Il faut que ça continue, là où ça a toujours existé. »

« Tisser des fibres, ça crée des liens »

Passionnée de langage, Marianne y voit un moyen de réunir les gens. « Si je ne m’étais pas épanouie dans les végétaux, je me serais orientée vers les mots, l’écrit. Ce sont aussi des fibres. Le livre est aussi un objet de lien social». Elle ne se prive d’ailleurs pas d’émailler son discours de formules bien à elle. Pour Marianne, la vannerie est à la base de la relation entre les hommes : « Quand les hommes ont commencé à fabriquer des vanneries, ils étaient nomades, en groupe. Ils récoltaient des fruits. Quand ils sont devenus sédentaires, ils ont tressé des plessis pour élever les animaux, ils ont élaboré des objets utilitaires. Actuellement, on voit davantage la vannerie sous son aspect décoratif. Cependant, on revient à l’utilitaire, fait main. C’est un besoin, parce qu’on a perdu ce lien avec l’objet, qui est en fait le lien avec les personnes. Ca a à voir avec la traçabilité d’un objet : d’où vient le matériau, qui a réalisé l’objet… Auparavant, on vivait toute sa vie avec ces objets-là. Tel objet était lié à telle personne… »

Pratiquer la vannerie est en soi un facteur de lien : « Tu es installée dans une rue, avec ta vannerie. Ca parle. Les jeunes veulent essayer. Les plus âgés se souviennent ; ca crée des passerelles. »

La vannerie sauvage, pour être en accord avec ce qui habite la région

Son choix de la vannerie sauvage lui permet d’intégrer sa démarche dans le paysage, de percevoir toute la chaîne depuis le végétal jusqu’à la production finie. Elle travaille le saule, les écorces, la ronce, le noisetier, la molinie, la clématite sauvage, les carex. Marianne est attachée à sa région, si riche, si variée, qu’on parle de textures ou qu’on évoque les couleurs.

Un art du temps, un art des sens

C’est aussi un art qui prend du temps, ce qui lui donne sa valeur. La valeur du temps : c’est précieux, c’est rare. C’est ce qui s’échange aussi lorsqu’on reçoit des anciens par la transmission orale. Bien sûr qu’il faut du temps pour faire un panier: « Un bébé, t’as vu comme c’est beau ? Et t’as vu le temps qu’il faut pour y arriver? » La vannerie est une discipline qui fait appel à tous les sens, lié au toucher, au rythme des saisons. J’ai souvent entendu Marianne reprendre un argument en faveur du travail manuel : on constate, dit-elle, que le travail manuel libère la dopamine (l’hormone du bien-être). La dépression nerveuse est apparue chez des gens, nés après la révolution industrielle. Lorsqu’on travaille de ses mains, on est en accord avec son corps. C’est une démarche dans le ressenti, pas du tout intellectuelle.

Une autre relation à l’objet

Marianne participe à peu de marchés, foires… Avioth, une fois par an par exemple. Elle déplore la relation avec les passants : « Ils veulent acheter, alors que je veux éduquer à une autre relation à l’objet, qu’ils comprennent le temps que ça prend, pourquoi ça coûte cher. »

Marianne a exposé au Centre culturel de Rossignol-Tintigny à l’occasion de Noël. Une de ses oeuvres s’intitulait « L’éloge de la lenteur ». C’était une banse profonde, aux poignées ornées de deux coquilles. Il a été acheté comme cadeau de naissance pour y ranger les jouets du bébé, et plus tard les trésors que l’enfant voudra lui confier. C’est une pièce unique. Marianne ne se cantonne pas aux paniers. Elle a eu l’occasion d’aller à l’école de vannerie. Mais elle s’inscrit davantage dans une oeuvre d’imagination. Son cerveau est en ébullition. Marianne réalise des pièces uniques, qui interviennent davantage dans la décoration que pour un usage courant. Elle part de l’objet utilitaire, qu’elle détourne, pour qu’on la trouve là où on ne l’attend pas. Cette pratique expérimentale l’amène à plus de tolérance avec soi-même, à vivre avec les défauts de la pièce.

Un choix de vie

Marianne a posé ses choix de vie. Elle est une femme « à la maison », ce qui exige force et ouverture d’esprit. Elle parle de ses enfants : « Auparavant, je m’occupais de jeunes pousses ; puis, je me suis occupée de jeunes pouces! » Quand on vous dit qu’elle aime jouer avec les mots ! Depuis qu’elle est maman, elle s’est impliquée comme volontaire, à la Croix-Rouge, elle a créé Matern’Idées, … les enfants ont grandi. Depuis trois ans, priorité est donnée à la vannerie, en fait quand son fils a atteint sa dixième année. « Je me suis dit : pense à toi. Ce n’est pas de l’égoïsme. » Le besoin de travailler ses végétaux la pousse à pratiquer quasi quotidiennement. Lors d’une Fête de la Musique, on a vu défiler les créations de son atelier du Centre culturel de Rossignol-Tintigny. Une façon de témoigner à propos de la récolte, du regard sur le paysage façonné par toutes ces générations, de la biodiversité. Grâce à son travail et à celui des autres vanniers de la région, ce savoir-faire reste accessible. Témoin un beau livre et un itinéraire.

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